En 1973, Jean-Jacques Schuhl publie Rose Poussière. Avant tout le monde et pour toujours, l’auteur culte, futur Goncourt et ami des fantômes, y livre la description parfaite de ce que sont les rolling stones, sans majuscules.
Comme toutes les super-stars les rolling stones ne sont plus rien : rien que nous. Les rolling stones ne servent pas leur art. Ils s’en servent pour servir ce qui est autour d’eux : leurs habits, les night-clubs, les derniers grands hôtels, les halls d’aéroport, les commissariats de police. Ils ne chantent que pour cela. C’est cela leur chant. Comme tous ceux que la gloire transfigure, les rolling stones ont définitivement perdu leur âme : ils sont creux, voilà pourquoi ils résonnent bien. Leurs faits et gestes ont la beauté anonyme et somptueuse de ce qui n’appartient à personne.
Chapeaux à la Garbo, peignoir en satin blanc, manteau en loutre posé sur T-shirt blanc, grandes lunettes noires, rondes, cerclées de rouge, fond de teint blanc, vestes boléros noires et lamées or, fibules, foulards, toutes sortes de foulards, nouées à la scout, en cravate, en jabot, N’IMPORTE COMMENT, bagues, chemises de jockey, chemises à dentelle, chemises de clown, rouge à ongles, anticernes, collier de pacotilles, boas mauves, chaussettes, dépareillées, complets cravates ultra-strictes, chaîne d’acier aux allures de guirlande, cigarettes king size, poudre de chanvre indien sous les ongles, croix gammées en brassard ou en sautoir, tout cela posé sur eux légèrement, comme un drap sur un fantôme, sans qu’ils aient l’air l’avoir cherché, là par hasard, et aussi des mots et des sons comme autant d’autres parures dont ils s’enveloppent. Derrière tout cela il n’y a rien. C’est creux. N’IMPORTE QUI PEUT en faire autant.
La preuve : ils arrivent en avion à Stuttgart avec tous les gens qui les accompagnent (une vingtaine) ; les photographes mal au courant de leurs visages, photographient tout le monde sauf eux.
Mannequins, pantins manipulés, ils trahissent – Frankensteins – leurs manipulateurs : toute une société à laquelle ils renvoient sa violence : ils la révèlent et la trompent, la trahissent avec ses propres armes, celles qu’elle met à leur disposition : les houillères qui donnent l’électricité, les manufactures de coton de Manchester qui donnent les vêtements. Ces houillères et ces manufactures se retrouvent dans leurs chants. Tous les charbons de l’Angleterre, toutes ces richesses industrielles ont fait ces cinq fragiles jeunes gens couverts de soies, de satins et de velours et ce bruit d’électricité qui vont se retourner contre elles.
La musique des rolling stones est la musique d’une société industrielle avancée et à cause de cela le subvertissement de celle-ci, le film visuel et sonore de son pourrissement magnifique.
Les pierres qui roulent :
- N’amassent pas mousse ;
- Font un bruit éphémère d’une belle sauvagerie ;
- Provoquent parfois en en entraînant d’autres dans leur chute des éboulements et des transformations de terrain.
La meilleure photographie des rolling stones (nom commun, voire nom de chose), mot d’une brutalité nocturne m’évoquant la Tamise à Waterloo Bridge ou à Chenny Walk, la fabrique d’électricité de Battersea Power Station, des rixes et rites de mauvais garçons – mot, vraiment, laissant, en le prononçant, dans la gorge un arrière-goût de couteaux, de tessons de bouteilles, de suie et de terrains vagues – Christopher Marlowe se battant et buvant dans les cabarets, Cyril Tourneur violant et tuant sa fille dans un cimetière, et la Tamise encore, roulant (rolling) des tonnes d’épices, de balles de coton et des noyés bariolés, Thomas de Quincey mangeant l’opium, Oscar Wilde en novembre 1895, en costume de bagnard, menottes aux poignets, debout sur le quai central de la gare de triage de Clapham, toute une violence maniérée, serait pourtant de l’ordre de celles qui paraissent parfois en page 2 de France-Soir à la rubrique de mode de Mlle Simone Baron : Femmes seulement : ils seraient tous les cinq photographiés de loin, en plan général sans profondeur (de champs), des traits partiraient de chacun de leurs habits ainsi que de leurs yeux, de leurs pommettes, de leurs cheveux, de leurs bouches, pour aboutir à une légende hors cadre indiquant l’origine, le prix, la nature du vêtement porté ainsi que le produit son prix, le magasin ou N’IMPORTE QUI peut l’acheter en ce qui concerne les maquillages et produits de beauté pour le visage.
Cela marquerait bien leur qualité de carrefour des choses, de porte-drapeau sans drapeaux, de choses parmi d’autres choses – leur chevelure est un produit.
La photographie serait au bout du compte littéralement rongée (leurs visages seraient au bout du compte littéralement rongés) par cet amas de traits et de légendes du genre :
Eye liner mascara de Orlon 30 F
Veste en velours frappé 45 livres sterling chez John Crittle & Co, 161 Kings Road London, SW2
Lunettes de repos géométriques à verres teintés 120 F Simon of New York
Bracelet de cuir et de cuivre des forts des halles (marché aux puces d’Amsterdam) 45 F
empiétant parfois légèrement sur eux (les entamant) dont on ne saisirait plus que des morceaux à travers mots et chiffres
J’oubliais : peut-être à tout cela pourrait-on ajouter quelques ratures (c’est toujours ça de moins en plus)
Lorsque Mick Jagger (grand prêtre entouré de quatre somnambules) à l’Olympia, en mars 67, revint une dernière fois chanter ayant (été) revêtu (d’) un peignoir de satin (ou peut-être était-ce de la soie) blanc, il mit sur scène ce qu’en principe on met dans les coulisses. (Il apporta les coulisses sur scène) comme quelqu’un pressé d’en finir avec son art et qui souhaite nous faire voir comment il vit, non pas comment il est, comme c’est le cas pour les chanteurs de blues livrant enfin au public leur vie soi-disant privée. Avec ce peignoir il nous indiquait qu’il n’était, comme nous tous, qu’une suite de façades se valant toutes, et qu’autour il y avait le vide (qui a horreur de la nature). Presque toujours un chanteur s’appauvrit au fil du spectacle pour nous montrer enfin son cœur : il congédie les autres musiciens, casse sa guitare, enlève sa chemise et se croit nu.
Je rêve d’un spectacle où l’inverse se produirait : des tas de gens et d’accessoires graviteraient autour de la vedette jusqu’à ce que celle-ci se parant avec la même lenteur étudiée et maladroite que met une strip-teaseuse de Pigalle à se dévêtir, n’ait plus qu’à disparaitre, faute de place ; on assisterait alors à un strip-tease à l’envers, combien plus risqué et périlleux que l’autre : il nous faut nous enrichir et disparaitre ensevelis sous nos richesses.
Le peignoir blanc de Mick Jagger est le premier (faux) pas vers un monde où les choses seraient toutes là, se valant toutes, et non pas toujours ailleurs, cachées (et pour commencer : hôpitaux, usines, cimetières toujours tenus en exil des villes et pourtant source et fin de tout.
Étant entendu qu’à l’instant même o il se révèle il se voile. Il s’allège en se chargeant.
Ouhouh Ouhouh (choeurs) Yeah, Yahh, Hiep, Hiap, Ouaoh, Oh là là oh là là, claquements de doigts, frappements de mains, claquements de portières, bris de vitres, bruits non identifiés : tout un laissez-parler-les-choses.
Égrenant leur cruauté sur des airs de fados dégénérés ou sur un accompagnement de cinquante violons (semis de fioritures désuètes et surannées) et de choeurs mixtes – mais il y a cinquante policiers autour
Le chant des rolling stones est entre eux et nous, il ne leur appartient pas.
Ce qu’ils empruntent à la vieille Angleterre : tout un aspect éventail de Lady Windermere, Establishment justement – ils chantent au Royal Albert Hall – jumelles de nacre. Tout cela décalé légèrement et nettement. Des chapeaux hauts de forme. Un guindage cérémonieux mais de tout cela – déjà décalé – ils font voir l’effilochement. Ils le détruisent sous nos yeux
Ces velours frappés à pattes d’éléphant, ces patchworks, ces cheveux longs, ces chansons ne sont pas le contraire du vieux monde colonial, ils en sont l’ironie, la contrefaçon.
Récemment, habillés de satin framboise, de hauts-de-forme roses, de chemises lamées argent, solennels et mortuaires, ils auraient fait de bons mannequins pour Schiaparelli. À ceci près : le chapeau ils le lançaient par terre en entrant – cela s’appelle : lancer la mode –, la veste en satin s’emplissait de sueur et ils l’ôtaient, la chemise lamée était boléro et découvrait le nombril. Ils étaient une bonne mesure vivante du temps écoulé entre l’après-guerre de « Schiap » et aujourd’hui.
Toujours sérieux, ils ont un sens immédiat de la parodie, de la dérision, donc de l’histoire. Ils sont la tradition et sa destruction. Ils ne sautent pas par-dessus cette tradition (ils ne sont jamais simples). Ils s’appuient une dernière fois dessus. Ils la montrent se défaisant. Ils se défont. Ils sont défaits. Et nous applaudissons.
Constatons qu’ils se produisent le plus souvent dans des lieux qui sont ordinairement les décors de grands combats de boxe – Madison Square Garden (même public que pour Clay-Frazier), Palais des Sports à Paris – ou bien alors dans des lieux à l’architecture baroque d’opéra – le Royal Albert Hall où se chante parfois La Tosca : violence et rococo.
Leur spectacle, plus que le music-hall, évoque le clinquant, la suavité et la violence mêlés de la corrida, le jeu avoué et somptueux de la messe, les bruits et les couleurs d’un rituel en morceaux, non pas une musique, mais un spectacle sacré.
Le chanteur espace ses gestes comme un typographe ses mots.
Rien de plus beau que cette foule délirante, cette musique violente et vite – et là-dessus le chanteur si lent, si apprêté, comme un prêtre qui célèbre la messe, ses gestes décalés par rapport à sa voix, ses gestes et sa voix décalés par rapport à tout ce qui les entoure, ses gestes, sa voix et tout ce qui les entoure décalés par rapport à ce qui est dehors.
Ils ne laissent pas de trace, ils gardent la trace de tout.
Chacune de leurs notes nous fait songer à leur visage.
À chaque mot qu’il prononce Mick Jagger se retourne comme un gant. Il ne pense pas à ce qu’il dit. Il pense à donner une présence physique aux mots qu’il chante.
Que reflètent ces bracelets faits de fragments de miroirs rectangulaires ? Des fragments de la salle ? ou de lui ? ou des deux entremêlés ? Réfléchissez bien.
Il y a de très troublant que leur gloire ne repose sur rien. Elle est celle de chacun de nous.
Musique dégradée, musique de monoprix, musique pourrie, musique de rien du tout, petite musique de nuit.
Mick Jagger n’arrête pas de danser. Ou de vomir (des mots comme des crapauds), il vomit en dansant.
Les photographies où ils sont travestis en matelots, en troupe de cirque, en femmes : le dégoût pour un style, une identité, une image de marque, une personnalité. En femmes : la moquerie d’un certain mythe de la virilité propre à la génération précédente. Brian Jones travesti en nazi : merde à nos parents, merde à ceux qui ont fait Yalta, merde à tout un humanisme, vive la mort. La provocation est parfois une façon de remettre la réalité sur ses pieds.
Le batteur des rolling stones, Charlie Watts (comme l’électricité) : ni plus ni moins qu’un tambour-major de fanfare militaire, de gardes mobiles ou un de ces automates musiciens qui se fabriquaient en Suisse.
Arrivant à Hyde Park pour un concert dans un fourgon blindé BRINK’S (devise : rapidité-sécurité) de transports de fonds, deux policiers convoyeurs sur les marchepieds, les rolling stones ressemblent brusquement à cinq millions de livres sterling. Fausses, bien sûr. Les rolling stones sont beaux comme cinq millions de fausses livres sterling.
Comme toutes les super-stars les rolling stones ne sont plus rien : rien que nous.
Les rolling stones ne servent pas leur art. Ils s’en servent pour servir ce qui est autour d’eux : leurs habits, les night-clubs, les derniers grands hôtels, les halls d’aéroport, les commissariats de police. Ils ne chantent que pour cela. C’est cela leur chant.
Comme tous ceux que la gloire transfigure, les rolling stones ont définitivement perdu leur âme : ils sont creux, voilà pourquoi ils résonnent bien.
Une menotte au poignet – lorsque Keith Richards est arrêté pour drogue –, une main bandée dans le plâtre – Brian Jones – et c’est une parure de plus.
Dans les salles de concert des grandes métropoles, on n’entend pas les rolling stones : ils sont couverts par l’électricité par la foule (beaucoup de bruit pour rien). Et ce qu’on en entend est faux (disque Decca stéréo n° 2580275). Et ce qu’on en voit aussi est faux, malhabile, d’une précision factice. Que reste-t-il ? Justement cette fausseté, celle qui détériore, mais en beauté, des sons et des comportements dont nous ne voulons plus. Celle qui fait grincer la machine : tandis que sont mises en pièces certaines formes, débute une nouvelle morale.
Leurs faits et gestes ont la beauté anonyme et somptueuse de ce qui n’appartient à personne. Chacun d’eux, d’une rutilante minceur, est là, fragile et inéluctable, seul, sans justification aucune, venant dirait-on de nulle part, s’ouvrant sur le vide de notre imitation ou non, pièce d’un puzzle qui n’existe pas, bribe de ce comportement entièrement inédit qu’il revient à nous, maintenant, d’inventer.
ET VOICI POUR LA PREMIÈRE FOIS AU MONDE UNE STAR COLLECTIVE
CE N’EST QU’UN DÉBUT
EN AVANT MAINTENANT POUR LES TROIS MILLIARDS DE STARS
Extrait de Rose Poussière par Jean-Jacques Schuhl
