The Rolling Stones – Foreign Tongues

Il était arrivé au petit matin, avec un carnet noir dans une poche et une poignée de chansons dans l’autre. On lui avait assuré que, quelque part derrière la colline, se trouvait l’endroit où naissaient les grands disques. Personne n’avait pu lui indiquer le chemin avec précision. À chaque carrefour, un homme lui disait de continuer tout droit. Un autre lui conseillait de rebrousser chemin. On lui promettait qu’il serait bientôt reçu. Il ne l’était jamais.

Les deux compagnons qui l’accompagnaient semblaient beaucoup moins inquiets. Le premier avançait lentement, une guitare en bandoulière, persuadé qu’en jouant toujours les trois mêmes accords, on finissait forcément par retrouver la route. Le second sifflotait des mélodies de blues en regardant les nuages. L’homme au carnet, lui, insistait. Il frappait à toutes les portes. Il écrivait aux autorités. Il demandait audience à la jeunesse disparue, à l’inspiration envolée, au génie des années 70. Les réponses se faisaient attendre.

Alors il continuait. Il invitait un pianiste de Birmingham à jouer de l’orgue sur Jealous Lover, où il retrouvait, le temps d’un falsetto insolent, l’élégance d’Emotional Rescue. Il faisait halte dans une Amérique fatiguée avec Ringing Hollow, observant le paysage comme on regarde un amour que l’on ne reconnaît plus. Derrière lui, son vieux compagnon prenait enfin la parole sur Some of Us, avec cette fragilité que seuls les hommes ayant survécu à toutes leurs légendes peuvent encore se permettre. À force de chercher le lieu où naissent les chefs-d’œuvre, il avait fini par oublier pourquoi il marchait.

Au crépuscule, les trois hommes s’assirent sur un quai de gare. L’un sortit un vieux disque de Chuck Berry. Ils se mirent à jouer Beautiful Delilah, comme des adolescents qui ne savent pas encore ce qui les attend. Peut-être n’avaient-ils jamais trouvé l’endroit qu’ils cherchaient. Peut-être que personne ne le trouve. Mais, en les regardant s’éloigner, on se surprend à penser qu’il existe des voyages plus beaux que leur destination. Et que, soixante ans après leur départ, les Rolling Stones continuent d’avancer comme si la prochaine chanson pouvait encore ouvrir une porte que personne n’a jamais réussi à franchir.

Autres articles