Voici 43 ans dans BEST, GBD analysait le tout premier album d’un jeune et fougueux guitariste texan, aussi virtuose que tête brulée, qui n’avait pas hésité à claquer la porte de la mythique et triomphale tournée « Serious Moonlight Tour » de David Bowie pour décider de voler de ses propres ailes. Cependant et contrairement à son titre, ce « Texas Flood » allait enflammer la carrière de Stevie Ray Vaughan. Flashback…
Rencontré aux cotés des musiciens de Bowie à New York durant les répétions du fameux « Serious Moonlight Tour » de Bowie auxquelles j’assistais à l’invitation du bassiste Carmine Rojas, du claviers Raymond Jones et de Nile Rodgers lui-même, Stevie Ray Vaughan était un sacré personnage, le Stetson noir orné de broches d’argent toujours vissé sur le crâne, un coté bourru cachant une forte timidité et surtout une dextérité à la guitare digne d’un Hendrix, d’un Alvin Lee ou d’un Clapton. Hélas sept petites années plus tard, l’immense Stevie Ray allait périr avec ses musiciens dans un terrible crash d’hélicoptère qui ramenait les musiciens à l’aéroport de Chicago après leur performance au Alpine Valley Music. L’absence de visibilité étant la cause probable de l’accident. Ce 27 aout 1990 nous aura volé un des meilleurs guitaristes jamais portés par cette planète. RIP Stevie Ray…

Rencontré pendant les répétitions de Bowie au SIS de New York, Stevie Ray le cowboy tatoué et son manager m’avaient fait forte impression. « Stevie est très célèbre en France, pas vrai », m’avait alors lancé Chesley le Manager Directeur Général de Stevie Ray. Ah bon ! Si vous le dites… au Texas on a pris l’habitude de l’euphémisme. Deux jours avant la tournée, Stevie Ray laisse tomber Bowie pour se consacrer pleinement au blues de ce « Texas Flood ». A l’ouest rien de nouveau, Stevie Ray est un virtuose mais il sonne comme les premiers LP de Ten Years After. Un peu Thorogood, un peu Clapton, Stevie Ray excelle dans l’exercice de style, même si celui-ci n’est pas neuf. Plus rapide que son ombre de ce côté-ci du Rio Grande, Vaughan doit s’entraîner plus de 23 heures sur 24. Pistoléro au cœur dur, il laisse parfois percer le feeling sous le savoir-faire. Mais à la dixième écoute, je suis toujours incapable de discerner un morceau parmi les autres. Stevie Blues-hero, nouveau cow-boy électrique, mais cependant gare aux courts-circuits !
AND DANCE THE BLUES
Sur la scène du Rock and Roll Circus (ex-Rose Bonbon), le guitariste se contorsionne sur son instrument. Ses doigts courent le long du manche comme s’il s’agissait du corps d’une femme. Il la balance sur ses épaules et joue par-dessus la tête. Où tu veux, quand tu veux, dans n’importe quelle position qui a dit que le blues étouffait sous les toiles d’araignées ? Avec Stevie Ray Vaughan, le blues palpite comme une artère gorgée de sang : il est vivant. « Texas Flood », son premier LP, porte le nom d’une chanson de LC Davis, mais c’est aussi le raz de marée qui peut nous submerger, l’alternative au pop’n’ rock’n’ funk qui domine l’ensemble de la production actuelle. Je sais ce que vous allez imaginer : mais qu’est-ce qui lui prend, à GBD, l’accro au new funk, à la pop et à toutes ces salades, II nous exhibe le blues vieux comme le monde comme s’il s’agissait d’un kilo de poissons fraîchement pêchés. So what ? Heureusement, mes oreilles ne sont pas totalement transmutées en feuilles de choux, merci pour moi, aussi, lorsque j’entends Stevie Ray Vaughan, je suis tout à fait capable de l’apprécier, la preuve. J’aurais pu rencontrer Stevie Ray au bar d’une cantina, aux fins fonds du Texas, en train de se faire sauter la tête à la XXX (Tres X) mexicaine. Né à Dallas, il vit à Austin depuis plus de dix ans comme Tommy, son bassiste, et Chris, son batteur. Mais comme vous ne manquez pas de mémoire, vous savez comme moi que notre première rencontre s’est déroulée, voilà quelques mois, au SIR, un studio de New York, où la bande à Bowie préparait sa tournée marathon sous la direction de Carlos Alomar. Or, deux jours avant le départ, Stevie Ray était mystérieusement remplacé par Earl Slick : que pasa New York? Dans sa chambre du Lutétia, Sèvres-Babylone, j’ai voulu éclaircir quelques détails avec notre blueseur, juste avant son concert parisien.
« Heu… ce qui m’a poussé à refuser de suivre David en tournée, c’est que son management n’a pas su tenir ses engagements à mon égard. Lorsqu’on m’a proposé le job, il était prévu que Double Trouble, mon groupe, ouvrirait tous les shows de la tournée. Juste avant le départ il n’était plus question de Double Trouble : je devais donc abandonner mon groupe au Texas pendant plus de six mois. Or, ma préoccupation essentielle, c’est le blues et rien d’autre.
Pourtant, la presse a publié tout un tas d’histoires à ton sujet où Il n’était question que de blé ?
Je sais, on a beaucoup parlé de dollars mais, crois-moi, on m’avait surtout fait tout un tas de promesses qui se sont évaporées à la veille du départ Je suis bien plus heureux avec mon groupe, notre groupe : Double Trouble. »
On parle un peu du Texas, des méduses bleues de Corpus Christi sur le golfe du Mexique, et je prends aussi quelques nouvelles de la famille Vaughan
« Elle va bien, merci ; Jimmy„ mon frère, joue toujours avec ses Fabutous Thunderbirds. Ils sont super, dommage qu’ils n’aient jamais eu de chance avec les maisons de disques, car elles n’ont jamais déployé aucun effort pour eux lorsqu’elles sortaient un de leurs disques, ils sont pressés en si petit nombre que c’est déjà un collector’s avant même d’être vendu.
Et comment va le blues aujourd’hui ?
Comme il a toujours été.
C’est le même blues ?
Je crois qu’il revient de plus en plus fort, car le public parait de plus en plus sensible au blues, une musique chargée de passion et d’émotion qui tranche sur tous les formats habituels du rock and roll.
Chris Layton (le batteur) : Pour moi, le blues c’est exactement la même chose que les légumes les haricots, le riz, le blé. C’est toujours disponible et c’est si indispensable à la vie qu’on n’y pense même pas. On se contente de les manger, car, sans eux nous serions déjà morts.
Tu n’as jamais joué autre chose que le blues ?
On joue des tas d’autres choses mais qui sont très proches du blues c’est notre style, notre vie ».
Stevie porte un badge de Chester Burnett, alias Howlin’ Wolf, dont il reprend le « Tell Me » sur « Texas Flood ». Mais Vaughan ne serait pas Vaughan sans son Stetson légendaire, un superbe feutre fabriqué sur mesure et orné de boucles d’argent.
« Je mets mon Stetson avant mon caleçon ou mes chaussettes, c’est une habitude. Attention, ça n’est ni un chapeau de Zorro, ni un truc de cow-boy, c’est MON Stetson ».
Au R. and R. Circus, face à un public de jeunes matous bronzés, Stevie Ray déploie toute sa technique. Old blues, new blues : il panache ses compositions et celles de LC Davis ou d’Hendrix. Virtuose, il l’est jusqu’au bout des ongles, c’est un minimum pour réincarner Jimi. Mais avant tout, S. R.V. déploie une sacrée dose d’énergie, dommage qu’elle laisse pratiquement indifférent l’exécrable public du Circus. Comment les tirer de leur torpeur snob ? Parbleu, ils auraient dû suivre les conseils de Stevie Ray : si vous vous laissez submerger par le Texas Flood, procurez-vous quelques « jalapeños », ces mini piments verts tex-mex si explosifs et quelques galons de bonne bière glacée. Après cela, comment douter un seul instant que le blues soit une fête…
Gérard Bar-David // gonzomusic.fr
Paru dans BEST 182, septembre 1983

